Bonheur & travail : doit-on attendre de notre travail qu’il nous rende heureux ?

Déc 13, 2019 | Travail | 0 commentaires

Quand on sait que le mot “travailler” provient du latin populaire et qu’il signifiait à l’époque “tourmenter, torturer”, on peut sérieusement se demander si le travail détient vraiment le pouvoir de nous rendre heureux. Bien qu’elle soit intéressante, cette question en induit également une autre, plus importante encore à mes yeux : doit-on attendre de notre travail qu’il nous rendre heureux et chercher le bonheur au travail ? Et par extension : la recherche d’un travail épanouissant est-elle une quête sensée ? À travers cet article, je me propose, non pas de fournir une réponse scientifique et universelle à ces interrogations, mais plutôt de synthétiser et de partager les résultats de quelques publications qui m’ont interpellée.

Bonheur et travail, définitions

Partons sur de bonnes bases et dessinons dès à présent le périmètre de mes propos. Dans cet article, j’emploierai indifféremment les termes “bonheur”, “bien-être” et “satisfaction ressentie par rapport à sa vie”, au sens : “Jugement qualitatif favorable qu’un individu porte sur sa vie” (Veenhoven, R. 1991). Quant au travail, généralement défini comme le fait de créer de la valeur (bien et/ou services), et bien qu’il puisse s’accomplir de manière rémunérée, bénévole, ou même forcée, je ne m’attacherai ici qu’à parler de celui donnant lieu à une rétribution financière, et, plus précisément, du travail rémunéré libre (c’est à dire, celui que l’individu a choisi, de près ou de loin, d’exercer).

 

 

Le lien entre satisfaction professionnelle et bonheur

3 approches majeures

Lorsqu’on s’intéresse à la relation qu’entretiennent le travail et le bonheur, on s’aperçoit vite qu’il existe une littérature très vaste sur le sujet. Cependant, les contenus récents sont plus souvent orientés vers la QVT (qualité de vie au travail) que vers les bienfaits qu’un individu peut tirer du fait même de travailler. Il existe toutefois trois approches principales décrivant le lien entre satisfaction professionnelle et bonheur (Iverson and Maguire, 2000: 810-11) :

 

  • Le modèle du “débordement” suggère que la satisfaction ressentie vis-à-vis de son travail se propage à la vie extra-professionnelle, et inversement, cela augmentant par voie de fait le bonheur global de l’individu.

 

  • L’approche “compensatoire” suggère, elle, qu’il existe une relation inverse entre la satisfaction professionnelle et la satisfaction relative à la vie extra-professionnelle. C’est-à-dire qu’un individu peu satisfait de son travail s’investira davantage dans les autres domaines de sa vie, et équilibrera ainsi son niveau de bonheur (et inversement).

 

  • Enfin, le modèle de la “segmentation” suggère qu’il n’existe aucune relation entre la satisfaction au travail et la satisfaction dans la vie extra-professionnelle.

 

Bien que les deux derniers modèles soient intéressants, c’est la théorie du débordement qui semble être la plus juste, résultats de nombreuses recherches à l’appui. La satisfaction professionnelle et la satisfaction extra-professionnelle sont donc positivement liées et s’entraînent l’une et l’autre (Tait, Padget and Baldwin’s, 1989).

 

Travailler rend heureux…

Nous voici donc déjà avec un premier élément de réponse : en étant plus heureux au travail, on a plus de chance d’être heureux dans la vie en général. Comparativement, il semblerait même que les effets sur le bonheur entraînés par le fait d’avoir un travail totalement satisfaisant soient plus importants que ceux entraînés par le fait de partager sa vie avec quelqu’un (Dockery, Alfred, 2003). Chercher à s’épanouir dans sa vie professionnelle est donc loin d’être une quête vide de sens.

 

… mais aussi malheureux !

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille forcément travailler pour être heureux. Il est vrai que des études suggèrent que les personnes possédant un emploi sont généralement plus heureuses que celles qui souhaiteraient en avoir un et qui n’en ont pas. Mais elles montrent aussi que le fait d’exercer un travail peu satisfaisant est bien plus nocif pour le bonheur que le fait de ne pas avoir de travail du tout (Dockery, Alfred, 2003).

 

Et quid de l’inemploi ?

Et tout cela va même plus loin, car ceux qui rapportent le niveau de bonheur le plus élevé sont les individus qui peuvent se permettre financièrement de ne pas travailler, et pour des raisons légitimes à leurs yeux (raisons leur permettant de justifier socialement leur inemploi) et/ou parce qu’elles ont trouvé d’autres responsabilités, activités ou rôles sociaux épanouissants (retraités, femmes ou hommes au foyer, rentiers, étudiants, artistes amateurs, bénévoles, personnes éloignées de l’emploi par choix…). Parmi ceux qui travaillent, et sans surprise, il semble également que les travailleurs à temps partiel soient plus heureux que les personnes travaillant à temps plein (Dockery, Alfred, 2003). La clé du bonheur se trouverait-elle donc dans l’oisiveté assumée ? Quoi qu’il en soit, et comme nous ne pouvons pas tous nous permettre de nous passer de travailler, mieux vaut exercer un travail qui nous apporte de la satisfaction, plutôt qu’un travail qui nous déplaît ou qui nous indiffère.

 

 

Les facteurs de la satisfaction professionnelle

 

Mais alors, sur quels éléments miser pour s’assurer une satisfaction professionnelle digne de ce nom ? Évidemment, chaque personne vit les choses à sa manière, selon ses traits de personnalité, sa culture, le contexte économique et politique dans lequel elle vit… Certains individus ont également naturellement tendance à être généralement heureux, et d’autres à être généralement moins heureux… Malgré ces différences, il est possible de mettre en évidence des facteurs communs ayant une influence certaine sur la satisfaction professionnelle… Et donc sur le bonheur en général.

 

Facteurs de satisfaction professionnelle, tous niveaux d’influence confondus

Les éléments influençant positivement la satisfaction professionnelle sont (e.g. Roelen et al. 2008) :

  • Variété des tâches
  • Bonnes relations avec ses collègues
  • Bonnes conditions de travail
  • Charge de travail équilibrée
  • Autonomie
  • Opportunités d’apprendre / de progresser / de se former

Ainsi que (HILDA) :

  • Niveau de salaire
  • Sécurité de l’emploi
  • Temps de travail
  • Flexibilité des horaires permettant d’équilibrer vie professionnelle et vie personnelle

 

Les 3 facteurs ayant le plus d’influence

Bien que les facteurs précités aient tous leur importance, la satisfaction professionnelle semble particulièrement dépendante de 3 éléments spécifiques (LSAY) :

  • la satisfaction ressentie face aux tâches à effectuer
  • la satisfaction ressentie face à ses relations avec ses collègues
  • la satisfaction ressentie face à ses relations avec son ou ses supérieurs hiérarchiques

Étonnamment, le fait d’obtenir de la reconnaissance ou d’avoir des opportunités d’évolution et de formation semble moins significatif. Il en va d’ailleurs de même pour le niveau de salaire. À l’exception des individus soumis à un véritable stress financier, lié à un salaire trop faible et/ou à des charges trop élevées, le montant du salaire n’est pas le facteur le plus déterminant de la satisfaction professionnelle. La raison est simple : l’être humain s’adapte vite aux situations dans lesquelles il se trouve. Une évolution de revenus favorable lui procurera donc un plaisir certain, mais ce plaisir sera temporaire. Une fois habitué à son nouveau niveau de vie et à son nouveau pouvoir d’achat, la satisfaction tirée de son augmentation de salaire diminuera (LSAY).

 

Congruence vs. incongruence

Il est également intéressant de noter que passer d’un travail satisfaisant (congruence) à un travail extrêmement satisfaisant (congruence totale) n’améliore que marginalement la satisfaction professionnelle. À l’inverse, passer d’un travail déplaisant (incongruence) à un travail plaisant (congruence) a des bénéfices très importants sur le bonheur en général. (Dik et al. 2010). C’est une donnée intéressante à avoir en tête lorsqu’on cherche à se reconvertir. Quand au secteur vers lequel s’orienter, il semblerait que les personnes travaillant dans des organismes à but non lucratif, ou non-commerciaux, rapportent un niveau de bonheur plus élevé que ceux travaillant dans les autres secteurs (HILDA).

 

 

Attendre de notre travail qu’il nous apporte de la satisfaction est donc une attitude tout à fait saine et rationnelle. Non seulement travailler peut nous rendre heureux, mais cela peut même, si le travail en question est satisfaisant à 100 %, nous apporter encore plus de satisfaction générale que le fait de vivre en couple, ou même d’avoir des enfants (HILDA). Une bonne nouvelle pour les personnes qui sortent des schémas familiaux traditionnels ! Malheureusement, le travail peut aussi avoir des conséquences désastreuses sur notre bonheur, lorsqu’il est déplaisant ou peu satisfaisant. Dans cette situation, identifier les effets négatifs éventuels de notre activité professionnelle sur notre bien-être est souvent un levier de changement efficace, car il permet d’activer un processus de réflexion, puis d’action, pouvant aboutir à une évolution professionnelle salutaire.


Dockery, Alfred. (2003). Happiness, Life Satisfaction and the Role of Work: Evidence from Two Australian Surveys.

The Longitudinal Surveys of Australian Youth (LSAY)

The Household, Income and Labour Dynamics in Australia (HILDA)

Iverson, D. I. and Maguire, M. (2000), The relationship between job and life satisfaction: evidence from a remote mining community”, Human Relations, 53, 6, 807-839.

Tait, M., Badget, M. Y. and Baldwin, T. T. (1989), “Job and life satisfaction: a reevaluation of the strength of the relationship and gender effects

Veenhoven, R. (1991), “Questions on happiness: classical topics, modern answers, blind spots”, in Strack, F., Argyle, M. and Schwarz, N. (eds) subjective Well-Being: an interdisciplinary approach, Great Britain: Pergamon Press, pp 7-26.

Dockery, A. M. (2003), “Looking inside the unemployment spell”, National Conference on theHousehold, Income and Labour Dynamics in Australia Survey (HILDA) (13 March, University of Melbourne).

Frijters, P., Haisken-De New, J. P and Shields, M. A. (2003), “Investigating patterns and determinants of life satisfaction in Germany following reunification”, National

Conference on the Household, Income and Labour Dynamics in Australia Survey (HILDA) (13 March, University of Melbourne).

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